Pourquoi j'espère qu'Anthropic ou Mistral « détruiront » les livres de la bibliothèque de mon père ?
Pourquoi j'espère qu'Anthropic ou Mistral « détruiront » les livres de la bibliothèque de mon père ?
La benne ne scanne pas
J'espère qu'Anthropic rachètera la bibliothèque de mon père. Qu'une machine hydraulique tranchera les reliures, qu'un scanner avalera les pages recto verso, et que le papier partira au recyclage. Je le souhaite sincèrement, et mon père aussi ; on en a parlé. Parce que l'alternative n'est pas une bibliothèque sauvée. L'alternative, on l'a testée pendant un an, avec le carnet d'adresses d'un historien connu : c'est la benne. Et la benne, elle, ne scanne pas.
On accuse Anthropic d'autodafé. Le mot me gêne, et pas parce qu'il serait trop fort : un autodafé détruit un contenu pour qu'il ne soit plus jamais lu ; c'est sa définition, c'est son but, c'est ce qui le rend odieux. Ce qu'on décrit ici est l'inverse terme à terme : une copie intégrale du texte, puis le recyclage d'un support dont personne ne voulait. Ce n'est pas la première destruction de masse qui copie avant de détruire ; les bibliothèques l'ont fait avec le microfilm, on y reviendra, et la copie était pire que l'original. Celle-ci est la première dont la copie a des qualités que le papier n'a jamais eues : elle se cherche en plein texte, se duplique à coût nul, et peut être partout à la fois. Il manque une seule chose pour que cet « autodafé » devienne le plus grand programme de sauvegarde du patrimoine imprimé jamais mené : que la copie survive à son propriétaire. Et ça, curieusement, personne ne le demande.
C'est de ça que je veux parler. Pas de l'indignation ; de la copie. Pour m'expliquer, il faut que je raconte une histoire personnelle ; elle passe par une bibliothèque bien précise.
La bibliothèque de mon père
Mon père est historien. Une vie de travail, ça se traduit en rayonnages : des milliers de volumes, dont un fonds sur l'histoire de l'Alsace, des alsatiques, des tirages de sociétés d'histoire locale, des ouvrages dont certains n'existent probablement plus qu'à une poignée d'exemplaires. Une bibliothèque cohérente, constituée avec méthode, par quelqu'un qui savait ce qu'il cherchait.
Et depuis plus d'un an, il essaie de la placer.
Je précise le contexte, parce qu'il compte : on ne parle pas d'un anonyme qui envoie des mails dans le vide, mais d'un historien reconnu, avec un réseau, des relations dans les institutions, des collègues, des bibliothécaires qu'il connaît par leur prénom. Le scénario le plus favorable qui existe pour une bibliothèque privée. Si quelqu'un peut placer un fonds, c'est lui.
Résultat : tout ce qui pouvait être repris a été repris. Et c'est très peu. Quelques dizaines sur des centaines de titres. Le reste ne trouve pas preneur ; pas les bibliothèques, pas les universités, pas les bouquinistes, pas Emmaüs qui croule déjà sous les cartons. Le reste ira à la benne. On le sait tous les deux, on en parle sans drame ; c'est un résultat d'expérience, pas un malheur.
Alors quand je lis, semaine après semaine, l'indignation contre les entreprises d'IA qui achètent des livres pour les scanner et les recycler, je pose la question depuis ma position d'héritier : préférez-vous une destruction qui copie, ou une destruction qui ne copie pas ? Parce qu'il n'y a pas de troisième option sur la table. J'ai vérifié. Enfin, mon père a vérifié ; pendant un an.
Ce que la benne broie en silence
L'expérience de mon père n'a rien d'exceptionnel ; c'est tout bêtement le destin statistique de presque toutes les bibliothèques privées. La génération qui a constitué des bibliothèques part en ce moment même, et la suivante n'a ni les murs ni l'envie. Les bouquinistes qui reprenaient des fonds d'universitaires ont disparu ou ne se déplacent plus ; la vente en ligne a rendu transparent le fait qu'un ouvrage académique des années 80 vaut un euro port compris ; les recycleries refusent des dons ou pilonnent directement ce qu'elles ne peuvent pas écouler.
Et les bibliothèques publiques ? Elles ne manquent pas de livres ; elles en ont trop. Accepter un don, c'est s'engager à le trier, le cataloguer, le stocker ; le traitement d'un livre donné coûte souvent plus cher que l'achat d'un livre neuf, et le mètre linéaire de magasin est la ressource la plus rare de la profession. Elles sont elles-mêmes en train de désherber leurs propres collections. Leur proposer des cartons, c'est proposer de l'eau à quelqu'un qui écope.
Ajoutez le flux ordinaire de l'édition : le pilon des invendus et le désherbage se comptent, en France, en dizaines de millions de volumes par an (c'est un ordre de grandeur, pas une statistique consolidée ; les chiffres précis varient selon ce qu'on compte, mais l'échelle est celle-là). Chaque année. Dans un silence total. Personne n'a jamais manifesté devant un pilon.
Je retiens une chose de tout ça, et j'y reviendrai : le monde d'avant les scanners d'IA n'était pas un monde où les livres trouvaient refuge. C'était un monde où la bibliothèque d'un historien connu, activement défendue par son propriétaire pendant un an, finissait quand même à la benne, moins quelques dizaines de volumes.
Le précédent que tout le monde a oublié : le microfilm
Et ce n'est même pas la première fois qu'on massicote des livres à l'échelle industrielle. La dernière fois, c'étaient les bibliothèques elles-mêmes qui tenaient le massicot.
Des années 1950 aux années 1990, les grandes bibliothèques américaines et européennes ont mené une politique systématique de « reformatage » : on tranchait les reliures (le même geste, exactement, que la machine hydraulique d'Anthropic), on photographiait les pages sur microfilm, et on jetait ou vendait au poids les originaux. Nicholson Baker a documenté tout ça en 2001 dans Double Fold : de l'ordre du million de livres détruits par les seules bibliothèques de recherche américaines, et la quasi-totalité des collections de journaux originaux du XIXe siècle, pilonnées ou dispersées après microfilmage par des institutions comme la Library of Congress ou la British Library.
Le prétexte scientifique (le papier acide qui allait inéluctablement s'autodétruire) s'est révélé largement exagéré ; les livres « condamnés » qui ont échappé au massicot sont toujours lisibles aujourd'hui. Et le support de remplacement était mauvais : microfilms flous, pages sautées, marges coupées, acétate de cellulose qui se décompose. Une partie des microfilms est aujourd'hui en plus mauvais état que ne le seraient les originaux qu'ils ont remplacés.
On a donc déjà échangé du papier contre un support de moindre qualité et de moindre durée de vie, avec la bénédiction des institutions patrimoniales, et personne n'a parlé d'autodafé. Je ne dis pas ça pour absoudre qui que ce soit ; je dis ça pour calibrer l'indignation. Si trancher des reliures pour copier un contenu est un crime culturel, alors le crime a déjà eu lieu, il a été commis par les gardiens du temple, et la copie était pire.
Ce que les bibliothèques brûlées nous apprennent vraiment
Alors parlons-en, des vraies destructions ; celles qu'on convoque à tort dans cette polémique, et qui ont pourtant quelque chose à nous dire.
Louvain, 1914 : la bibliothèque universitaire brûle sous les obus, environ 300 000 volumes, des manuscrits médiévaux, des incunables uniques. Reconstruite, elle rebrûle en mai 1940 ; 900 000 volumes. Sarajevo, août 1992 : la Vijećnica est bombardée au phosphore, délibérément ; on estime les pertes entre 1,5 et 2 millions de documents, dont plus de 150 000 livres rares et manuscrits ottomans sans autre exemplaire au monde. Bagdad, 2003 : la Bibliothèque nationale d'Irak perd de l'ordre d'un million de documents dans les pillages et les incendies. Jaffna, 1981 : 97 000 volumes de la culture tamoule, dont des manuscrits sur feuilles de palmier uniques. Weimar, 2004 : un défaut électrique à la bibliothèque Anna Amalia, 50 000 volumes détruits. Los Angeles, 1986 : 400 000 livres.
Ce que je retiens de cette liste, ce n'est pas que le feu est dangereux. Et d'ailleurs toutes ces pertes ne se valent pas : Los Angeles a reconstitué l'essentiel de ses collections en quelques années, à coups de dons et de rachats, parce que les livres brûlés existaient ailleurs. Ce qui a rendu certaines pertes irréversibles, ce n'est pas la flamme ; c'est l'exemplaire unique. Le contenu meurt quand il n'existe qu'en un seul lieu, sous une seule autorité, et que personne n'a fait de copie ailleurs. Louvain n'est pas une plaie ouverte parce qu'on y a brûlé beaucoup de livres ; elle l'est parce que les manuscrits médiévaux et les incunables partis en fumée n'existaient nulle part ailleurs. C'est ça qu'il faut empêcher ; pas la disparition des supports, la disparition des derniers exemplaires d'un contenu.
Ce qu'Anthropic a réellement fait
Avant d'aller plus loin, il faut reposer les faits, parce que la polémique mélange tout.
En février 2024, Anthropic embauche Tom Turvey, ancien responsable des partenariats de Google Books, avec une mission résumée dans les pièces judiciaires : obtenir « all the books in the world ». L'entreprise achète des millions de livres d'occasion, souvent par lots de dizaines de milliers, tranche les reliures à la machine hydraulique, scanne recto verso, recycle le papier, et garde les fichiers en interne. Nom de code interne : Project Panama ; avec cette phrase, dans un document dévoilé par la justice, qui a fait plus de dégâts que tous les massicots : « We use a soft codename for it because we don't want it to be known that we are working on this. »
En parallèle, et c'est le point que la polémique fusionne à tort avec le reste, Anthropic avait aussi téléchargé plus de sept millions de livres piratés. En juin 2025, dans l'affaire Bartz v. Anthropic, le juge William Alsup a tranché les deux questions séparément : le piratage n'est pas couvert par le fair use (il a coûté un règlement de 1,5 milliard de dollars, environ 3 000 dollars par livre versés aux auteurs) ; l'achat légal suivi du scan et de la destruction, lui, est un fair use pleinement transformatif.
Un détail que presque aucun article ne relève, et qui renverse pourtant toute la lecture morale de l'affaire : dans le raisonnement du juge, la destruction n'est pas une circonstance aggravante ; c'est ce qui a rendu l'opération légale. La copie numérique remplace la copie papier, détruite après numérisation ; pas d'exemplaire surnuméraire, pas de redistribution, donc une simple conversion de format. Si Anthropic scannait un livre puis le remettait en circulation, il créerait une copie de plus et fragiliserait toute sa défense. Le droit n'ordonne pas le massicot ; il le récompense, ce qui revient en pratique à l'encourager. Les gens qui crient à l'autodafé réclament, sans s'en rendre compte, davantage de la chose qui a produit le massicot ; s'ils voulaient du scan non destructif avec conservation des originaux, il faudrait militer pour un assouplissement du copyright, pas pour son durcissement.
Il faut dire aussi que cette décision est une décision de première instance, jamais confirmée en appel, qui ne lie pas les autres tribunaux ; tout l'édifice « c'est légal, circulez » repose sur un précédent unique et fragile. Et que la sanction du piratage a eu un effet mécanique que personne n'avait anticipé : elle a industrialisé l'achat physique. Depuis, un écosystème de courtiers s'est monté ; des intermédiaires comme ISBNdb proposent aux laboratoires d'IA de sourcer de 1 000 à un million de livres par commande, sous anonymat garanti, et des libraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse reçoivent des commandes nocturnes de milliers d'ISBN qu'ils prenaient d'abord pour du phishing. La condamnation voulue par les ayants droit a créé le marché qu'on dénonce aujourd'hui.
On se retrouve donc avec une opération légale parce que destructrice, secrète par précaution juridique, imitée par des acteurs anonymes, et attaquée publiquement sur le seul point (les reliures coupées) qui est à la fois le plus banal historiquement et le plus étranger au vrai problème.
Le vrai problème : la copie unique
Parce qu'il y a un vrai problème. Et j'y tiens d'autant plus que je défends l'opération sur tout le reste.
La leçon des bibliothèques brûlées vaut ici : le contenu meurt quand il n'existe qu'en un seul lieu, sous une seule autorité. Maintenant regardez ce qu'Anthropic a construit : des millions d'œuvres numérisées, rassemblées en un seul corpus, sur une infrastructure privée, sous une seule autorité, après avoir supprimé les exemplaires physiques redondants. C'est le geste d'Alexandrie au sens propre ; rassembler tout le savoir en un point unique. On sait comment finissent les points uniques.
Une entreprise tech vit quelques décennies dans le meilleur des cas ; un livre correctement stocké se compte en siècles. Si Anthropic disparaît (faillite, acquisition, ou décision d'appel défavorable qui rendrait la détention de ces scans juridiquement toxique), le scénario le plus probable n'est même pas la vente de l'actif ; c'est l'effacement préventif sur conseil des avocats. MySpace a perdu douze ans de musique dans une migration de serveurs ; GeoCities a été rayé d'un trait ; l'histoire du numérique corporate est une histoire de pertes par négligence ou par prudence juridique. On aurait alors réalisé le pire des deux mondes : les supports physiques détruits, et la copie évaporée.
Je résume l'asymétrie en une phrase, parce que c'est le cœur de ma position : le papier est conservé par défaut et détruit par décision ; le numérique est détruit par défaut et conservé par décision. Toute la question est de savoir qui prend la décision de conserver, et si elle survit à celui qui la prend. Aujourd'hui : personne, et non.
La solution existe depuis vingt ans
Ce qui me frustre le plus, c'est que le mécanisme qui résout cette impasse existe, il est rodé, et il vient du monde qui connaît le mieux le problème : l'édition scientifique.
Ça s'appelle une archive noire, et le modèle de référence s'appelle CLOCKSS. Les éditeurs académiques y déposent leurs contenus dans une archive répliquée sur une douzaine de nœuds institutionnels à travers le monde ; l'archive est scellée, inaccessible à quiconque, y compris aux institutions qui l'hébergent, tant qu'un événement déclencheur ne survient pas (l'éditeur disparaît, le contenu devient orphelin). À ce moment seulement, elle s'ouvre.
Transposons. Anthropic (et Mistral, et les autres) dépose ses scans dans une archive noire patrimoniale ; pas de distribution aujourd'hui, pas d'avantage aux concurrents, pas de copie « en circulation » au sens du fair use puisqu'un dépôt scellé avec clause de déclenchement est plus proche d'un séquestre que d'une reproduction ; juste une assurance-vie du corpus, conditionnée à la mort du déposant. Le logiciel fait ça depuis quarante ans avec le source code escrow. Techniquement trivial, juridiquement défendable, institutionnellement rodé ; le coût serait une fraction négligeable de ce qu'a coûté l'acquisition des livres.
Et il y a une raison de fond pour laquelle ce dépôt ne devrait même pas être négociable. Ces corpus ne sortent pas de nulle part : c'est du travail accumulé par d'autres pendant des siècles (des auteurs, des imprimeurs, des érudits, des morts pour la plupart), converti en actif privé. Cette conversion, je la défends depuis le début de ce texte ; mais je pense qu'elle crée une dette. Une entreprise qui transforme le savoir de l'humanité en infrastructure privée contracte une obligation envers ce qu'elle absorbe ; au minimum celle de l'archiver, de le préserver, et de faire survivre cette préservation à sa propre disparition. Le dépôt n'est pas une faveur qu'on demanderait aux labs ; c'est la contrepartie de ce qu'ils ont pris.
Ce qui manque n'est ni la technique ni le précédent ; c'est l'incitation. Aucune, tant que personne ne l'exige.
C'est là que l'indignation actuelle devient contre-productive. En criant à l'autodafé, elle pousse les acteurs vers plus de secret, plus de NDA, plus d'intermédiaires jetables ; c'est-à-dire exactement les conditions dans lesquelles la branche « tout perdre » devient la plus probable. Une pression publique intelligente exigerait le dépôt ; on obtient à la place de la contrition performative (Elon Musk annonçant que ses équipes scanneront les livres rares « the hard way », ce qui ne coûte rien et ne dépose rien) et zéro archive. L'histoire ne jugera pas cette affaire sur les reliures ; elle la jugera sur l'existence ou non d'une copie qui survit.
L'angle mort : la machine ne peut même pas vouloir les livres de mon père
J'ai ouvert cet article en espérant qu'Anthropic rachète la bibliothèque de mon père. Mauvaise nouvelle : la machine d'acquisition actuelle en est structurellement incapable. Tout le pipeline (les bases de courtiers, les commandes par tableur de trois mille lignes) fonctionne par ISBN ; or l'ISBN n'existe en pratique que depuis le début des années 1970. Un alsatique de 1907 sorti de chez un imprimeur de Colmar, un tirage de société d'histoire des années 50, une monographie paroissiale : pas d'ISBN, pas d'entrée dans la base, pas de commande possible. Le pipeline industriel est aveugle à tout ce qui précède la normalisation éditoriale ; c'est-à-dire, précisément, au segment où les exemplaires sont uniques.
La peur du moment (« ils pilonnent des livres rares ») et mon espoir (« qu'ils prennent les nôtres ») butent sur le même mur : les livres véritablement rares échappent à la fois à la destruction et à la préservation. Ils sont protégés par leur invisibilité, et condamnés par elle, du même coup. En l'état actuel des choses, ni Anthropic ni Mistral ne numériseront le patrimoine micro-régional : leur économie repose sur le volume, et l'unique est, par définition, hors volume. C'est ça le problème, et c'est ça que je veux voir changer.
Ce qui veut dire que pour les alsatiques de mon père, il n'y a ni méchant à dénoncer ni sauveur à attendre. Et soyons honnête jusqu'au bout, parce que c'est là que je pourrais tricher : je ne vais pas les scanner moi-même. Je suis à des centaines de kilomètres, sans la place, sans le temps ; numériser proprement des milliers de volumes est un travail d'atelier, pas un projet de week-end, et le croire serait exactement l'illusion que je dénonce depuis le début. La BNU de Strasbourg, avec sa mission patrimoniale sur le fonds alsatique, reprendra peut-être la poignée de titres qu'elle n'a pas ; pour le reste, si aucun acteur industriel ne les prend, ces livres seront bennés. Pas scannés puis bennés ; bennés. Le contenu avec le support. C'est ça, l'issue par défaut, et elle vaut pour toutes les bibliothèques dont je parle depuis le début.
L'opération d'Anthropic n'est pas un programme patrimonial, et je ne la maquille pas en un ; c'est une acquisition commerciale. Mais elle prouve une chose que personne n'avait prouvée avant : la capacité industrielle de numériser des millions de livres existe, et quelqu'un est prêt à la payer. Tout mon propos consiste à détourner cette capacité vers ce que le marché du livre abandonne. Concrètement : les mêmes machines, le même argent, mais pointés vers les fonds que personne n'achète (les successions d'érudits, les tirages locaux, les livres sans ISBN), et à la sortie, au lieu d'un serveur privé, une archive préservée pour les générations futures, sous la garde d'une institution qui leur survivra.
Ce n'est pas une bibliothèque, c'est une génération
Mon père n'est pas un cas isolé ; c'est juste un échantillon.
La génération qui a constitué les fonds d'alsatiques (les historiens, les érudits locaux, les membres des sociétés d'histoire, les instituteurs collectionneurs) part en ce moment même, et elle part groupée. Leurs héritiers sont ailleurs ; à Paris, au Mans, à Lyon, à l'étranger. On n'a pas la place, on n'a pas les murs, et autant être franc : même en récupérant les cartons, on ne préserverait rien ; on déplacerait le problème d'une génération, et nos enfants le régleraient à la benne avec une distance affective en plus. Si ce n'est pas nous qui perdons ces livres, ce seront eux.
Et des bibliothèques d'alsatiques dans cette situation, il y en a des dizaines, peut-être des centaines ; je ne connais pas le chiffre exact et personne ne le connaît, c'est bien le problème, mais l'ordre de grandeur se compte en dizaines, peut-être en centaines de milliers de volumes, dans la fenêtre des dix prochaines années. Une extinction silencieuse, synchronisée, sans autre coupable au fond que la démographie. Aucun massicot d'IA là-dedans ; juste des successions.
Sauf que ces fonds ont une propriété qui change tout. Un fonds d'alsatiques n'est pas un tas de livres hétéroclites ; c'est un corpus cohérent. Un siècle et demi de production continue sur un territoire, une histoire, une culture, en trois couches linguistiques (le français, l'allemand souvent imprimé en Fraktur, le dialecte alsacien) ; daté, localisé, dense, et intégralement antérieur à la contamination par le texte synthétique. Et un corpus cohérent, propre et introuvable ailleurs, c'est ce que les laboratoires d'IA paient aujourd'hui des fortunes pour obtenir ; c'est toute la raison d'être des courtiers et des commandes par tableur qu'on a vus plus haut. Est-ce que ça vaut aussi pour un fonds trilingue, truffé de Fraktur, coûteux à océriser ? Je n'en sais rien, et personne ne le sait ; c'est une hypothèse, et c'est par elle qu'un programme devrait commencer : un fonds pilote, pour mesurer ce que valent en données ces livres dont personne ne veut. C'est le pari que je fais et l'appel que je lance ; ma conviction, c'est que de ce point de vue-là, la donnée a désormais plus de valeur que l'objet.
Du coup tout s'emboîte. D'un côté, un patrimoine voué à la benne, que ni les héritiers, ni les bibliothèques saturées, ni la machine à ISBN ne peuvent absorber. De l'autre, des acteurs prêts à financer massivement la numérisation de textes exactement comme ceux-là. Au milieu, le mécanisme de dépôt pérenne décrit deux sections plus haut. Le programme s'écrit presque tout seul : une structure régionale (la BNU, la Collectivité européenne d'Alsace, les sociétés d'histoire) collecte les fonds avant la benne ; on numérise proprement, sans détruire ce qui est unique, en pilonnant sans état d'âme les vrais doublons (un même titre n'est pas toujours un même livre ; un exemplaire annoté n'est pas un doublon) ; les scans partent en archive pérenne, sous garde patrimoniale ; et les laboratoires d'IA financent l'opération en échange d'un accès au corpus pour l'entraînement. Numérisation contre entraînement. Le patrimoine obtient sa copie publique et sa survie ; les labs obtiennent des tokens propres qu'ils ne peuvent fabriquer nulle part ; les héritiers obtiennent enfin une réponse à la question « qu'est-ce que j'en fais ».
Mais ce programme a une condition de viabilité, et une seule : un partenaire d'ancrage qui finance la numérisation et qui entraîne dessus. La BNU et la collectivité peuvent porter la mission patrimoniale ; elles ne porteront pas la facture, et sans débouché d'entraînement il n'y a pas de facture payée du tout. Et il fallait ce partenaire hier ; la fenêtre est démographique, elle se compte en successions, chaque année d'attente est une année de bennes.
Ce partenaire, si je pouvais le choisir, ce serait Mistral plutôt qu'Anthropic ; non par ressentiment, mais par cohérence : un corpus européen, trilingue, patrimonial, a plus de sens entraîné et déposé en Europe, sous juridiction européenne, avec l'exception TDM de la directive de 2019 comme cadre plutôt que le fair use et ses précédents fragiles. Ce serait même, pour un acteur européen, un avantage stratégique : pendant que les Américains achètent au poids et à l'aveugle par ISBN, capter des corpus régionaux cohérents que personne d'autre ne peut voir.
Mais mettez-vous à la place d'un dirigeant de Mistral aujourd'hui, pendant que la presse titre sur l'autodafé et que chaque commande de livres en gros déclenche une enquête de journaliste : qui signerait un programme associant publiquement son entreprise à la numérisation de bibliothèques de défunts ? Personne. Le risque réputationnel fabriqué par la polémique interdit exactement le partenariat qui sauverait le contenu. Cette indignation, née pour défendre les livres, va détruire plus de contenu que n'importe quel massicot. Pas en brûlant quoi que ce soit ; en rendant infréquentable le seul acteur capable de copier avant la benne. Le partenaire ne viendra peut-être pas, je n'en sais rien ; mais il ne viendra certainement pas tant que ce climat durera. Et c'est pour ça que j'écris : pas pour défendre une entreprise ; pour faire tomber une panique, avant qu'elle ne coûte plus cher que ce qu'elle prétend protéger.
Je sais ce que ce marchandage a d'inconfortable pour une partie du monde patrimonial ; on croise l'argent privé et l'accès au patrimoine, et ça ne se fait pas. Et je comprends le réflexe, parce qu'il a longtemps été juste : jusqu'à une époque pas si lointaine, défendre le livre pour l'objet avait un sens. Les livres circulaient, se donnaient, se léguaient ; une bibliothèque trouvait toujours preneur, et protéger le support revenait à protéger le contenu, puisque le support était son seul véhicule. Ce monde-là n'existe plus. Trop de livres, plus assez de murs, des héritiers loin, et une lecture qui recule. L'alternative au marchandage n'est pas un monde digne où ces livres seraient conservés ; l'alternative, on l'a vue, c'est la benne. La benne ne négocie pas.
Alors il faut appeler un chat un chat : ce qui compte désormais, c'est le contenu, et sa transmission passera par les IA. C'est déjà en train de se produire ; celui qui voudra savoir, dans vingt ans, comment vivait un village du Ried en 1900 ne demandera pas un magasin d'archives, il demandera à une IA. Je sais ce qu'on va me répondre : les IA inventent, confabulent, fabriquent des références. C'est vrai ; et c'est le symptôme d'un modèle qui répond de mémoire, sans source sous les yeux. Un modèle qui a à la fois l'entraînement et le corpus numérisé à disposition, qui cite la page qu'il vient de lire, c'est une tout autre machine ; imaginez un historien qui aurait tout lu et qui garderait chaque volume ouvert sous la main. C'est d'ailleurs la deuxième fonction du dépôt patrimonial que je réclame : l'archive n'est pas seulement l'assurance-vie du corpus, c'est ce qui rend la transmission vérifiable. Sans elle, le modèle affirme ; avec elle, il montre. Un texte numérisé est un texte ; mais un texte qui peut être partout, tout de suite, pour tout le monde, et qui arrive avec quelqu'un pour l'expliquer. On perd le support, on perd l'odeur, on perd la sensualité ; on gagne l'universalité. Un texte resté dans un carton n'existe pour personne. Le vrai Fahrenheit n'aura pas besoin de flammes ; ce sera l'oubli par absence : des pans entiers de savoir qui disparaissent non parce qu'on les a brûlés, mais parce qu'ils ne sont jamais entrés dans le corpus. Chez Bradbury, des hommes apprenaient les livres par cœur pour les sauver du feu ; nos mémoires vivantes à nous s'appelleront des modèles, et un livre qu'aucune n'a lu est un livre que plus personne ne lira. Ce principe (détruire le support redondant, préserver le contenu, déposer la copie en lieu sûr) n'est pas idéal ; il est adapté au monde tel qu'il est. Entre une pureté qui perd tout et un compromis qui sauve le texte, je choisis le compromis, et je voudrais convaincre les érudits, qui sont les premiers à aimer ces livres, d'arrêter de défendre les reliures contre leur propre contenu.
L'Alsace n'est ici qu'un cas d'école ; remplacez alsatiques par bretonnais, provençalia, fonds occitans, corses, lorrains, et vous avez le même problème, la même fenêtre de dix ans, et la même solution disponible. La première région qui monte ce programme écrit le modèle pour toutes les autres.
La conservation est un problème d'héritiers
La polémique s'indigne qu'on détruise des livres. Mais la destruction de livres est l'état normal du monde ; le pilon, le désherbage, la benne, le microfilm hier, broient sans témoin des volumes par dizaines de millions, et la bibliothèque d'un historien connu, défendue pendant un an, n'y échappe pas. Sur ce fond, l'opération qu'on appelle autodafé est celle qui détruit le moins : le contenu est intégralement copié avant que le support ne parte. Le scandale n'est pas qu'elle détruise ; c'est qu'elle copie en un seul exemplaire, privé, sans clause de survie, et que la pression publique, en se trompant de cible, rend le dépôt pérenne moins probable au lieu de l'exiger. Le bilan de cette indignation, à ce jour : zéro archive obtenue, zéro dépôt exigé, un partenariat patrimonial rendu impensable, et des bennes qui continuent de passer.
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais ce n'est pas la destruction qui me dérange. Ce qui me dérange, c'est la copie unique qui ne survivra pas à son propriétaire ; et plus encore, tout ce qui ne sera jamais copié. Parce que la transmission, désormais, passe par le numérique : les historiens travaillent sur ce qui est numérisé, les générations suivantes interrogeront des modèles, et un contenu resté hors des corpus numérisés sera un contenu hors mémoire. La destruction se répare tant qu'il existe une copie quelque part ; l'absence, elle, ne se répare pas.
Et pendant que la foule pleure des reliures, personne ne sauvera les livres de mon père ; pas moi, pas les bibliothèques saturées, pas la machine à ISBN. La seule issue qui existe encore, c'est un programme qui collecte, numérise et dépose avant la benne ; et il n'existe pas. La conservation n'a jamais été un problème de géants ; c'est un problème d'héritiers, et nous sommes des milliers dans ce cas, en Alsace et dans chaque région qui a produit son propre siècle de livres. La question n'est pas « qui a le droit de détruire un livre » ; tout le monde le fait, tout le temps, en silence. La question est : qui fait une copie, combien, où, et surtout, qui la garde quand le copiste n'est plus là.
Cette question, je la pose à Anthropic, je la pose à Mistral ; et chacun peut se la poser, devant la bibliothèque de ses parents.
Parce que rien de tout ceci n'est une catastrophe. Le massicot n'est pas une catastrophe ; le scan n'est pas une catastrophe ; le recyclage d'un support redondant dont personne ne voulait n'est pas une catastrophe. Ce n'est pas idéal, je l'ai dit ; c'est adapté au monde tel qu'il est. La catastrophe, la seule, c'est la benne sans copie ; et elle est encore évitable. Il reste quelques années pour retourner l'opinion de ceux qui aiment ces livres, éteindre la panique, et rendre le premier programme signable. Quelques années, pas beaucoup plus. J'ai une horloge très précise pour les compter : mon père a 83 ans, et à cet âge-là, les années passent vite.
———
P.S. : On me demandera peut-être si je sais ce que représente un livre. J'ai passé un an de ma vie à en faire un avec mon père, et je l’ai édité, un alsatique justement : « Mulhouse, 80 lieux de culte » ; ses textes, mes photos. C'est en connaissance de cause que j'écris tout ce qui précède ; et ce livre-là aussi, j'aimerais qu'on le scanne.
Si ce texte vous concerne (vous héritez d'un fonds alsatique, vous travaillez dans une institution patrimoniale, chez un acteur de l'IA, ou dans une collectivité, et l'idée d'un fonds pilote vous parle), écrivez-moi. Je centralise les réponses ; si elles sont assez nombreuses, la suite de cet article ne sera pas un article.
Pour aller plus loin :
- Bartz v. Anthropic, U.S. District Court, Northern District of California, juge William Alsup, juin 2025 ; la décision qui a jugé le scan destructif d'exemplaires achetés couvert par le fair use, et le piratage non.
- Nicholson Baker, Double Fold: Libraries and the Assault on Paper, Random House, 2001 ; l'enquête de référence sur le microfilmage destructif mené par les bibliothèques elles-mêmes.
- CLOCKSS (clockss.org) ; le modèle d'archive noire de l'édition scientifique : contenus scellés, répliqués, ouverts uniquement si l'éditeur disparaît.
- Directive (UE) 2019/790 sur le droit d'auteur dans le marché unique numérique, articles 3 et 4 ; les exceptions européennes de fouille de textes et de données, dont celle, sans opt-out, réservée aux organismes de recherche et aux institutions patrimoniales.
Contributeurs et remerciements
Kira Kiranova - Relectrice et inspiratrice infatigable de mes nombreuses expéditions intellectuelles.
André Heckendorn - Mon père. Celui qui m’a appris l’amour des livres et bien d’autres choses encore … ce texte a été écrit pour lui évidement
Note finale
Ce texte a été rédigé avec l'aide d'outils de synthèse IA, à travers des corrections et des allers-retours constants. La structure, les articulations et les impulsions sont les miennes ; c'est précisément cet effort qui me permet d'apprendre réellement ce que j'écris.
L'objectif de ce travail était avant tout pédagogique pour moi. BCS existe parce que je comprends mieux en écrivant. C'est le moteur essentiel de ces articles.
Souscrivez à mon blog BCS et recevez ma newsletter mensuelle une fois par mois, pas plus, pas moins - Résumé des articles récents et quelques infos.
or RSS feed.